Eduquer, est-ce « remplir un vase ou allumer un feu »​ ?

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L’enfant est un feu à allumer et non un vase à remplir (Rabelais)

Une question ancienne

« Regorger la nourriture comme on l’a avalée est une preuve qu’elle est restée crue et non assimilée. » Montaigne était – on le voit – dans le même état d’esprit que son contemporain Rabelais. Cette question est depuis toujours au cœur du problème de l’éducation et de l’enseignement. A l’époque de Rabelais cette interrogation était centrale, une préoccupation essentielle des humanistes. Rabelais, homme de lettres, écrivain, médecin, moine défroqué avait l’expérience d’une vie tumultueuse associée à un savoir encyclopédique. Il avait donc toute autorité pour pouvoir aborder une telle question. D’ailleurs l’idée défendue ici ne lui est pas propre, elle était déjà apparue chez Aristophane et avait été également reprise par Montaigne.

L'attitude de l'apprenant

Cette citation pose le problème de l’attitude de l’enfant par rapport à l’acte d’éduquer/enseigner : passive ou active ? Le cœur de la question réside sur ce point. Il n’est pas anodin d’user de ces deux verbes car un autre problème est ici soulevé. Eduquer et enseigner réclament-ils le même positionnement de l’enfant ? L’enfant est-il un feu à allumer ou un vase à remplir ?

Des règles ou la liberté ?

L’éducation nécessite obligatoirement d’imposer des directives, des règles qui existent aussi pour l’enseignement. A contrario nier l’individualité et la nécessité d’une attitude active de la part de l’enfant serait une erreur. Il paraît évident que les deux pratiques doivent coexister pour atteindre un résultat optimum.

La question se pose d’autant moins pour ce qui est de l’éducation. Eduquer c’est avant tout poser des règles et des principes. La bonne conduite se donne en exemple. Il ne s’agit pas pour l’enfant d’adapter la chose selon ce qui lui convient. Les leçons de base de politesse peuvent servir d’illustrations. Quand une personne arrive, il est nécessaire de lui dire « bonjour ». Il n’y a pas d’alternative à ce comportement selon les règles de savoir-vivre. Il en va de même pour tout type de comportement de base : se tenir à table, se comporter avec les autres…

Remplir le vase ou allumer le feu ?

Pour ce qui est plutôt de l’enseignement et de l’apprentissage de connaissances, « remplir le vase » a toujours été la principale ligne directrice. Il s’agissait et il s’agit encore d’acquérir un maximum de connaissances. C’est le principe même d’un cours dit magistral. Les savoirs sont décomposés en matières qui donnent lieu à des cours qui réclament d’être appris par cœur. La leçon « recrachée » telle quelle dans une interrogation en est le modèle. Les examens se situent dans une pratique identique. L’élève doit montrer l’étendue de ses connaissances. En Philosophie par exemple il est impératif de maîtriser les grands philosophes et leurs courants de pensée et de pouvoir les restituer. La difficulté des notions ne permettant que peu à un élève de terminale de pouvoir se servir réellement de ces éléments en les ayant parfaitement compris, il s’agit davantage de « placer du cours ». Pourtant le sujet pose à la base un questionnement qui demande une réflexion que l’on désire personnelle et individualisée. L’enseignement moderne a compris comme les humanistes et d’autres bien avant lui que des connaissances sans véritable assimilation, sans part active de l’élève n’étaient bien souvent que volatiles et ne fournissaient pas les « nutriments » nécessaires à l’individu.

L’enfant est un « feu à allumer ». La part active de l’enfant ou de l’apprenant est depuis toujours une préoccupation centrale. Déjà Socrate se servait d’une telle méthode conduisant à « faire accoucher ses disciples » : la maïeutique. Il s’agissait d’amener ceux-ci à s’interroger et à trouver les réponses en les conduisant adroitement par le biais de questions. Les humanistes préconisaient un enseignement et une éducation active. « Je voudrais aussi qu’on fût soucieux de lui choisir un guide qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine », disait Montaigne dans ses Essais. Il utilisera d’ailleurs la comparaison avec la nourriture qui ne fait profit que si elle est assimilée (comme nous l’avons vu lors de la citation liminaire).

De nouvelles méthodes

L’enseignement moderne va également dans ce chemin avec des méthodes telle Montessori. L’apprenant est au cœur de ces formations et la personnalisation est essentielle. L’enseignant, l’éducateur doit se conformer à l’enfant. Ce dernier doit faire ses propres expériences. Il ne s’agit donc pour le « maître » que d’être l’étincelle qui suffira à allumer le feu. Ce dernier a donc un rôle plutôt limité. L’expérience est alors mise en avant comme dans le cas des « classes nature » au sein desquelles l’enfant fait ses propres expérimentations. Le « maître » apparaît davantage comme un guide.

Les limites ?

Toutefois si nous reprenons l’exemple de Socrate, nous constatons qu’il agissait sur des jeunes gens déjà formés, avec une culture et un passif derrière eux. En effet, comment réfléchir par soi-même sur du vide ? Il est donc intéressant de noter que toutes ces théories provenaient de gens éminemment cultivés qui étaient, le plus souvent, des puits de culture. Il en va de même de la musique. Comment apprendre le piano sans solfège ? Evidemment il existe des autodidactes mais tout le monde ne le peut. Il faut un quelque chose d’inné (et malgré tout pour aller plus loin, ces personnes ont souvent besoin d’en revenir à une technique de base). Ainsi tout autant qu’une culture sans réflexion et sans part active ne sert pas à grand-chose, il apparaît délicat de pouvoir ne se contenter que de « guider l’enfant » sans jamais passer par le « déversement de savoirs ».

Il apparaît donc que le questionnement opéré porte évidemment sur une question épineuse. En vérité la véritable question devrait sans doute plutôt être la part à accorder à l’un et à l’autre. Il est tout autant indispensable pour l’enfant de posséder des connaissances que de ne pas se contenter d’être passif. La manière de « remplir le vase » pourrait également être le cœur du problème. Les connaissances peuvent être acquises de manière plus ludique par exemple. Ce qui n’empêche que des bases sont indispensables et que l’apprentissage par cœur ne peut pas être mise de côté car la somme de connaissances deviendrait moindre. Il semble qu’enfant comme enseignant doivent avoir un rôle actif.

Une question centrale

Ainsi l’enfant est à la fois un « feu à allumer et un vase à remplir ». En effet pour qu’il y ait un feu, il faut nécessairement du papier et du bois. Il existe donc la nécessité de prérequis avant que l’enseignant puisse n’être qu’un guide. Cette question centrale est au cœur de nos systèmes éducatifs et aucune réponse totalement satisfaisante n'existe ou du moins n'a été véritablement mise en place à l’échelle nationale.

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